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Récits de personnes adoptées témoignages

#7 Aujourd’hui la seule chose qui a changé dans ma vie c’est d’avoir quatre parents, et d’être pleinement heureuse dans ma double identité Franco-Colombienne.

Adoptée de Colombie, je souhaite partager mon expérience, sur les bons moments et aussi les moments de détresse, de racisme.

Je suis née à 2600 mètres d’altitude dans les montagnes, d’un couple qui ne pouvait pas m’accueillir au sein de leur cellule familiale. Et je me suis donc retrouvée en pouponnière jusqu’à mes 2 mois et demi, avant que ma famille adoptive ne vienne me chercher. Et cet autre couple, dès notre première rencontre, je leur en fait voir de toutes les couleurs.

Je ne m’alimentais pas suffisamment, en trois jours je n’avais vu qu’un biberon, et ma mère adoptive était désespérée. Un soir pour sortir entre couples adoptants, une nourrice de l’orphelinat est venue s’occuper de nous. Ma mère a expliqué la situation, la nourrice a répondu que je les testais déjà, et qu’il fallait me réveiller plus pour me nourrir. En effet, un bébé tout comme un enfant apprivoise un parent, ce n’est pas plus facile, ce petit être a vécu un traumatisme, et seul le temps le guérira. Cela a été la première expérience de ma mère adoptive avec ce que ressentait un enfant adopté.

Puis, la famille s’est agrandie, une deuxième petite sœur, et nous nous sommes construits.Nous étions dans la campagne profonde d’une France rurale, et dans la rue nous avions eu la chance d’avoir une famille franco-sri-lankaise qui apportait un peu de couleur dans ce paysage. Car oui l’adoption c’est aussi un déracinement de sa culture d’origine. Et même du haut de quelques années, on comprend vite qu’on n’a pas la même couleur que nos parents adoptifs. Mais surtout que dans les années 2000 il y avait un manque crucial de représentations des minorités. Donc nous avons grandi avec Dora, les mystérieuses cités d’or, et avec un contact limité de la Colombie, ce qui s’est révélé dur dans l’absolu, où les liens avec la Colombie étaient rompus. De plus, nous avons mesuré ce manque de représentation, lorsqu’une petite cousine dans la famille de notre père avait fait une remarque à ma mère. En effet, la petite était contente d’avoir enfin dans la famille des petites cousines qui seraient de couleur avec des peaux dorées. C’est là que ma mère adoptive a compris, que cette petite cousine métisse, qui grandissait dans notre famille blanche, elle n’avait pas eu d’autre personne de la même couleur qu’elle. Une autre fois encore plus surprenante c’est à un de mes anniversaires que j’ai demandé à mes parents, sans grande explication que je souhaitais un poupon « noir » car je voulais un jouet qui ait de la couleur. Mes parents avaient remué ciel et terre pour en avoir un pour cet anniversaire.

Une nouvelle fois mes parents avaient mesuré l’impact de vivre dans un monde où les minorités devaient trouver leur place dès le plus jeune âge.

Maintenant la période de l’entrée à l’école, là aussi sur un ton humoristique, en maternelle une petite fille m’avait montré du doigt à sa mère « eh maman regarde la petite noire ». Cette anecdote je ne m’en souviens pas, c’est ma mère adoptive choquée qui me l’a racontée. En classe de primaire je me suis prise une nouvelle fois une claque (de façon métaphorique), mais je m’en rappellerai toute ma vie. J’étais avec mes copines, et d’un coup comme ça pour les enfants on ne sait pas pourquoi, elles avaient décrété que je n’étais pas Française, et que je DEVAIS AVOIR des photos de ma mère biologique. Pendant au moins quelques jours, elles me le rabâchaient en boucle, sauf qu’à un moment j’ai craqué et j’en ai parlé à ma mère adoptive, car cela me blessait énormément, surtout de remettre en cause ma nationalité. Mais c’est aussi à ce moment-là quand ma mère adoptive est venue aborder le sujet avec mes copines à ma sortie des classes, pour ma mère biologique. Elle leur a certifié que non elle n’avait aucune photo de ma mère biologique, et que j’aurais le droit de les voir à l’âge adulte .

À ce moment-là précis, je comprenais que je n’étais pas seule que j’avais d’autres racines ailleurs, et qu’une seconde maman m’attendait quelque part. 

Pour le collège et le lycée, là où les adolescents prennent leurs marques il est difficile de faire face à cette situation d’adoptée. Souvent j’esquivais le sujet, comme ça personne ne me prenait la tête, malgré que beaucoup de copains d’école savaient, personne ne racontait la vie des autres. Mais ce sont les remarques racistes dont j’ai été victime qui m’ont profondément blessé. En l’occurrence les adolescents en tant que Colombienne, me reprochaient beaucoup de choses que je juge aujourd’hui racistes. D’une part, je devais sûrement vendre de la cocaïne, que j’étais la fille cachée de Pablo Escobar, et que je devais être une terroriste car je faisais partie des FARC. Drôles de stéréotypes sur ma nationalité, mais qui sont restés jusqu’à mon lycée. Au bout d’un moment j’en ai eu marre de me justifier, surtout qu’entre-temps j’étais retournée chez moi en Colombie. Et tous les stéréotypes n’étaient plus d’actualité, donc en découvrant ma culture j’ai réussi à affronter tout ce « racisme ordinaire » qu’on minimise, que les parents adoptifs disent de répondre par le silence. Mais on ne peut pas rester silencieux face à cet afflux de haine, de stéréotypes et de xénophobie. Et non ce n’est pas parce qu’on est Colombienne qu’on sait danser la salsa, ou parler espagnol couramment. Et ça les gens sont parfois trop curieux, et je ne pouvais que me renfermer dans un certain type de personne, l’adoptée qui était là française chez ses parents. Et une fois le portail franchit, je devenais une Colombienne qui parlait à ses camarades latinos en espagnol, même en cours de sport. Découvrir d’autres personnes Colombiennes au sein de mon lycée m’a doublement aidé, puisque pour la première fois de ma vie je n’étais pas seule. D’une certaine façon, j’ai éprouvé le sentiment d’être deux personnes, et surtout qu’il y avait une charge raciale, cette façon de se conformer à un certain type en fonction de la population, que les personnes transraciales vive.

Maintenant, je peux aborder la question des origines.

Il est vrai que mes parents adoptifs nous ont ramené en Colombie, alors même qu’ils étaient divorcés, pour nous faire connaître notre culture, surtout à nous qui le demandions depuis des années. Et nous sommes partis quelques dizaines de jours, on s’est familiarisé très vite avec notre culture. Sans compter que nous étions plusieurs adoptés qui avaient fait le voyage pour l’anniversaire de l’orphelinat.

Et que ça faisait du bien, enfin je me sentais chez-moi, cette première expérience m’a conforté dans mon esprit que j’avais depuis toute petite, je n’étais pas que FRANÇAISE mais que j’étais bien COLOMBIENNE.

Ici j’ai renoué avec ma culture, réappris la langue du pays, et constaté que je n’avais jamais été aussi heureuse d’être dans un endroit.  La première année de cours d’espagnol avait été dure, puisque je me confrontais à ma culture, mais je n’était tellement pas bien, que la seule façon d’évacuer mes angoisses était de me scarifier. La prof d’espagnol avait expliqué à mon père, que mon refus de parler espagnol provenait du fait que cela remontait des choses inexpliquées, mais des souvenirs douloureux avec sûrement ma mère biologique. Mais mes parents ont tout de suite vu le problème, et avec ce voyage j’avais pu avoir une partie de mes réponses.

Mais, après ce voyage une question restait en suspens, où est ma mère biologique dans tout ça ? Si jamais je ne la croisais et qu’elle ne me reconnaissait pas.  Je n’oubliais pas que j’avais une autre maman, et surtout un autre papa. Ma mère adoptive (qui avait eu l’occasion de voir les photos de mes parents biologiques lors de mon adoption.), m’avait sorti une fois une phrase qui était restée dans ma tête. Vers l’âge de 15 ans elle m’a dit que plus je grandissais, plus je ressemblais à mon père biologique. Allez hop deuxième coup au moral, je me suis rendue compte que je ne voulais pas grandir plus longtemps sans savoir. Le jour des 18 ans est venu est beaucoup de mes amis l’attendaient car ils allaient passer leurs permis, boire, etc… Mais pour un enfant adopté qui devient adulte adopté, c’est toute autre chose on nous permettait pour la première fois dans nos vies, de prendre le contrôle et de voir notre dossier.

Pour des raisons personnelles je ne l’ai fait qu’un an après, par le hasard sur Facebook, j’ai trouvé un profil correspondant à l’un de mes frères, j’étais déçue il ne me ressemblait pas. Et à travers son profil j’ai découvert une photo de lui dans les bras d’une femme. Par miracle je l’ai reconnue, ma mère biologique, elle avait enfin un visage, elle était trop belle. Ensuite j’ai renoué contact avec elle, puis avec mon père et le reste de ma fratrie. Certains parents adoptifs qui me connaissaient depuis toute petite, ne comprenaient pas ma démarche. J’étais là première à l’expérimenter dans notre entourage, il a fallu faire preuve de pédagogie, d’ouverture d’esprit pour leur faire comprendre que non je n’avais pas que deux parents, j’en avais quatre. Ce n’est pas la même relation qu’on a ensemble, mais c’est ce que je souhaitais revoir et comprendre toute mon histoire à travers mes parents biologiques. Pour ainsi être totalement libre de cette histoire d’adoption, et surtout que je ne souhaitais pas que toutes ces questions reviennent sans prévenir, au moment où je donnerais la vie à mon tour.

Aujourd’hui la seule chose qui a changé dans ma vie c’est d’avoir quatre parents, et d’être pleinement heureuse dans ma double identité Franco-Colombienne.

Je viens témoigner aussi surtout rassurer les parents adoptifs aussi, ce n’est pas parce que l’on fait cette démarche qu’on ne vous aime plus, mais qu’on a besoin de se construire. Vos anciens enfants qui sont devenus adultes, sont capables de se construire par le lien biologique aussi, mais n’oublient pas le lien adoptif.

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#3 Je suis née en Roumanie, adoptée à six ans et demi par un couple français avec mon petit frère biologique.

Belonging/l’appartenance (29/04)

Comment raconter mon expérience ? 

Je suis née en Roumanie, adoptée à six ans et demi par un couple français avec mon petit frère biologique. 

Je ne parlais pas français en arrivant, et, puisqu’on était arrivés en cours d’année scolaire, il a fallu me faire faire quelques mois de grande section de maternelle. À cause de ça, j’ai été en décalage permanent au niveau des classes, comme si j’avais redoublé. Il a fallu cacher et justifier, déjà sur ça. J’étais scandalisée qu’on puisse penser que j’avais redoublé, alors que j’étais première de la classe. J’ai appris le français en deux mois, et j’avais 18 de moyenne de CE1. J’en veux à mes parents de ne pas avoir demandé à l’école de me faire sauter une classe. J’aurais pu déjà regagner un peu de « normalité » sur ça.

Les gens disaient souvent que je ressemblais à ma mère, ou à mon père, qu’il y avait un « air de famille ». Comme quoi, la perception des gens est biaisée : pour eux, une famille, c’est forcément des aspects physiques communs. Mais même moi, je me retrouve souvent à chercher les ressemblances entre parents, enfants, frères, sœurs d’une même famille biologique, avec une pointe d’amertume quand j’en trouve. Parce que dans mon cas, c’est de la poudre aux yeux.

Sur ma « vie d’avant », je n’ai que quelques vagues informations, dont certaines ont été découvertes seulement récemment. Mon frère et moi, on a été placés en orphelinat suite à une décision de justice. On y est restés peu de temps, environ un an. Je n’ai presque pas de souvenirs de cette époque, si ce n’est certaines activités manuelles, une berceuse, la peur des chevaux et des chiens, voir mon frère se faire battre la plante des pieds avec une planche parce qu’il faisait pipi au lit. Et à part ça, le néant. Je sais, par contre, que, comme tous les enfants de l’orphelinat, je rêvais d’avoir des parents. J’avais un rôle presque maternel et protecteur vis-à-vis de mon frère, qui n’a pourtant qu’un an de moins que moi. Et je me disais que si et quand on aurait des parents, tout irait bien. Qu’il n’y aurait plus besoin de s’inquiéter. Qu’il y aurait enfin quelqu’un pour s’occuper de nous.

Mais j’ai vite déchanté. Ma mère a découvert que les enfants, c’était énormément de boulot, et elle a assez rapidement baissé les bras avec moi. Je n’ai jamais compris, comment, en étant femme au foyer, elle ne pouvait pas avoir l’envie ou le temps de faire plus de choses avec moi.

Je suis tombée dans une famille extrêmement rigide qui est elle-même un mélange de deux cultures. Grands-parents polonais des deux côtés, les générations suivantes élevées dans une sorte de nostalgie du pays d’origine. Mes grands-parents parlent à peine français. J’ai un nom de famille hongrois que je trouve très laid. Plein de consonnes. La Pologne ne m’inspire pas le moindre intérêt. Pas de nostalgie pour moi, je n’ai rien à voir avec ce pays.

Mes parents ont choisi de nouveaux prénoms, mais ont décidé de laisser notre prénom d’origine en second prénom. Encore quelque chose à justifier. « Ça vient d’où, ce prénom » ? Le nom de la ville de naissance sur la carte d’identité. J’ai une propriétaire qui a vérifié sur Google Maps où ça se trouvait avant d’accepter de me louer une chambre. La mère d’un ex petit-ami qui ne m’a pas crue quand j’ai dit que mes grands-parents étaient d’origine polonaise. « Elle a la peau trop foncée pour être polonaise, elle ment forcément ». Et mon ex de lui balancer toute mon histoire personnelle, qui est pourtant délicate. J’attendais un minimum de tact. 

Je crois que beaucoup de gens qui vivent avec les gens qui les ont mis au monde ne savent pas ce que ça fait de savoir que quelqu’un balance votre histoire comme ça, sans votre accord.

 En tout cas, lui ne s’est pas posé la question.

Et pourtant, en dehors de quelques « tu es italienne / portugaise/ espagnole / grecque, non ?», je n’ai jamais dû faire face à des discriminations. Je n’ai jamais dû faire face à des remarques qui associaient adoption et charité. Parce, dans un sens, le fait que mon histoire ne soit pas « aussi visible » que si j’avais été d’une autre couleur de peau, m’a permis de la cacher plus facilement. Parfois, je me dis que j’ai eu la « chance » de ne pas avoir été obligée par le moindre détail physique, de balancer mon histoire personnelle et intime à des inconnus. Pour les personnes racisées, il y a forcément des difficultés supplémentaires à gérer. Je me souviens d’un vieil oncle au mariage d’une amie (dont la cousine, adoptée au Vietnam, vit à présent avec sa famille belge) : « Tant qu’à adopter un gamin, autant qu’il vous ressemble ». Classe. Bref.

Il paraît que mes parents voulaient un petit garçon de quatre ans, d’Inde (c’est chouette de pouvoir choisir ses critères…not). On en est loin, hein ? Je n’ai jamais été ce qu’ils voulaient, et je n’ai jamais eu le moindre choix. Ils avaient probablement une image précise de ce qu’ils voulaient, et je n’y correspondais pas du tout. J’ai l’impression d’avoir subi le plus gros de ma vie. Sois contente, tu as un toit et de quoi manger. J’ai encore du mal à dire où je suis née. J’estime que ce n’est pas ça qui fait de nous la personne que nous sommes : c’est la culture dans laquelle on a grandi, la ou les langues qu’on parle, l’éducation qu’on a reçue, qui nous façonnent. 

Si je dis « je suis née en Roumanie », il y a tout un tas d’idées préconçues qui viennent à l’esprit des gens. Ils se font une image de moi sans que j’aie pu rien dire, sans prendre la peine de me connaître. Ça va des préjugés négatifs sur les Roumains (confondus avec les personnes Roms, Tziganes, gens du voyage, comme si toutes ces cultures pouvaient être mises dans le même sac, comme si elles n’étaient pas le fruit d’une histoire distincte dans différentes régions du monde et comme s’il y avait quelque chose de négatif dans le fait d’appartenir à ces cultures), voleurs, arnaqueur pauvres, aux préjugés positifs (une prof de fac m’a dit une fois : « on a des étudiantes roumaines ici, elles sont excellentes », ou des remarques sur les gymnastes championnes aux JO). 

Sauf que, je ne suis ni roumaine, ni gymnaste, ni championne olympique. J’ai grandi en France, la France est mon pays. 

Quand on est adopté, on doit constamment se justifier. En tout cas, c’est comme ça que je le vis. Comme si le fait d’avoir quelque chose de différent (qui est plus ou moins « flagrant ») donnait au premier quidam venu le droit d’obtenir de vous que vous lui racontiez votre histoire dans les moindres détails. Tout ce que j’ai toujours voulu, c’était avoir une histoire banale, une vie banale. Ne pas devoir expliquer, ne pas devoir me justifier, ne pas avoir affaire à la connerie des gens. Être avec les gens qui m’ont fait naître, m’entendre dire que j’ai le nez de l’arrière-grand-mère ou que je suis têtue comme l’oncle maternel. Que je dormais déjà comme un loir quand j’étais bébé, et tiens, ça, c’était ton doudou préféré.

J’ai envie de vomir quand j’entends que les enfants adoptés ont de la chance, qu’ils ont été « sauvés », en quelque sorte. De la faim et de la misère, peut-être. Et ensuite ?

Je n’en ai pas moins l’impression d’avoir été un second choix. Faute de mieux. Tout le monde veut « son propre bébé » (ma mère m’a dit ça une fois). Un enfant issu de sa chair, qui lui ressemble. Et quand on ne peut pas, après avoir essayé, fait des tests de fertilité, on en vient à ce plan B. Je suis un plan B. Je ne suis pas un premier choix. Je suis là parce que des gens ont voulu « faire comme tout le monde ». Une maison avec jardin, deux enfants : un garçon, une fille.

J’ai toujours eu l’impression qu’on essayait de me faire rentrer dans une case. De me faire être ce que je n’étais pas. Et d’être quand même bien tombée dans une famille de merde. Qui a eu le choix, alors que moi, non. Père médecin, mère femme au foyer qui a donc le temps de s’occuper des enfants. Ça vend du rêve, comme ça, sur le papier.

Mais très vite, en arrivant, « les enfants, ça doit obéir ». Je ne voyais jamais mon père, et quand il nous accordait un peu de temps, c’était pour nous gronder quand on avait fait des bêtises. Je me souviens que mon frère suppliait ma mère, en pleurs, de « rien dire à Papa » quand il en avait fait une. Elle a fini par arrêter. Comment tu peux menacer de cette façon un enfant alors que tu sais ce qui lui est arrivé avant ? Aucune affection, pas de jeux ou d’échanges positifs avec lui. Je croyais qu’il me méprisait, qu’il me détestait, quand j’étais petite, comme si j’étais juste un petit être agaçant qui refusait de disparaître. Qu’il avait des choses bien plus importantes que moi à penser.

Mon frère faisait pipi au lit, qu’il avait de gros troubles d’apprentissage et du comportement. Mes parents ont trouvé des écoles spécialisées, des pédopsychiatres, des orthophonistes, et je devais venir à une partie des rdvs alors que ça ne me concernait pas.

Alors moi, il valait mieux que j’en « rajoute pas ». Que je ne fasse pas de vagues. Je me disais que je ne devais pas être un fardeau supplémentaire. J’ai très vite compris que dans cette nouvelle maison, dans cette nouvelle famille, je n’avais pas d’alliés. Que les adultes se soutiendraient toujours entre eux, et qu’en tant qu’enfant, je n’étais rien. Que je n’avais pas mon mot à dire. Qu’il fallait que je m’en sorte, que je continue à me battre, toute seule, comme d’hab. Et que donc, si je m’en sortais, ce serait grâce à moi, et à moi seule. Que je ne pouvais compter que sur moi. Et que c’est l’école qui me sauverait, que c’est grâce à ça que je me construirais un avenir. Alors j’ai tout donné à l’école. En plus, les profs m’adoraient, et j’avais la reconnaissance et la fierté que je n’avais pas à la maison. J’ai compris que les adultes n’avaient rien compris, qu’ils n’étaient pas forcément plus avancés que les enfants ; simplement qu’ils étaient plus forts parce qu’ils vivaient dans un monde fait pour et par eux.

Quand on n’« était pas sages », ma mère nous menaçait de « nous laisser en pension chez mon oncle et ma tante ». Son frère et sa belle-sœur. Moi, je comprenais « de nous abandonner encore une fois ». On peut se débarrasser de vous si vous ne remplissez pas votre part du contrat, en gros. Mon oncle et ma tante, je les ai détestés très vite. Et ma grand-mère maternelle aussi. Ma mère m’en a toujours voulu à cause de ça.

J’ai l’impression que l’essentiel de ce qui m’est arrivé a été décidé par rapport à quelqu’un d’autre. Le déménagement dans une autre région, un second déracinement. Quand mon frère a terminé l’école primaire, parce que ce serait moins traumatisant pour lui. Le collège catholique où j’ai été harcelée pendant toute la première année parce qu’il y avait une classe spécialisée pour mon frère. Et lui, qui disait qu’il avait été adopté sans complexes, et sans se dire que ça avait des répercussions sur moi, puisqu’on a le même nom de famille. 

J’ai pu commencer à prendre le contrôle à partir du lycée. Ne plus vivre ma vie par procuration, ne plus avoir à gérer des décisions qui n’avaient pas été prises pour moi. Arrêter d’être un fétu de paille emporté par le courant. Et plus je décidais de ma vie, et plus ma mère est devenue invivable.

J’ai une cousine, la fille de ces fameux oncle et tante cités plus haut, adoptée, elle aussi. Elle m’en a parlé, une fois : sa mère biologique avait eu plusieurs enfants, dont un frère qui « avait des problèmes » (elle n’a pas donné plus de précisions) mais ses parents de maintenant ne voulaient pas gérer un « enfant compliqué. » Donc un seul enfant. Avec des parents à la retraite et infects sur son dos en permanence. Elle m’a cité les critères de sélection qu’elle avait lus dans son dossier d’adoption. « Pas de sida », telle et telle couleur de cheveux, tel âge etc. C’est dégueulasse, que les parents aient le droit de choisir. Sur catalogue, avec des photos. Cet oncle et cette tante (comme mes parents), c’est des gens qui n’auraient jamais dû avoir d’enfants. C’est probablement les gens les plus cons que je connaisse.

Mais bref, pour moi, être adoptée, c’est n’appartenir véritablement à aucune famille, à aucun pays, ne pas avoir de place.

Devoir tout justifier, tout le temps. Être un plan B, et donc, la priorité de personne. C’est ne rien savoir de sa naissance et des premières années de sa vie. De ses antécédents médicaux (chez le médecin «il n’y a pas de vaccins avant telle année ? Pourquoi ? » ; chez l’orthoptiste « ah, mais votre problème, je ne peux rien y faire, il aurait fallu vous faire commencer toute petite. Vous avez un père médecin, et il n’y a pas pensé avant ? » Ben si, mais… ) Un flou immense, le noir complet. C’est l’impression de ne pas avoir de passé et de devoir construire sur quelque chose d’instable et de branlant. C’est avoir désespérément besoin de garanties, et de fiabilité. Et c’est normalement la famille qui apporte ça. C’est ce socle immuable qui a toujours été là, et qui le sera toujours. Mais bon, je suis obligée de faire sans.

Quand mon compagnon a eu une petite nièce et qu’on a commencé à avoir des photos, pendant les réunions de famille, j’étais bien sûr très heureuse pour eux, mais aussi infiniment triste. Parce que je n’ai probablement pas été voulue, parce que je n’aurai jamais les photos, les souvenirs (jouets, doudous), les histoires.

 Et encore, finalement, je n’ai passé « qu’un an », dans un orphelinat. Je n’ai pas passé l’essentiel de ma vie à être trimballée de famille d’accueil en famille d’accueil comme certains enfants. J’ai eu des figures bienveillantes autour de moi. Pas mes parents, mais j’en ai eu quand même. 

Mes parents, au lieu de m’aider et de me soutenir, ont été un facteur d’instabilité supplémentaire dans une vie qui en manquait clairement. Ils ont toujours été toxiques, et j’ai coupé les ponts avec eux. Je n’ai plus de contacts avec mon frère, avec qui je ne partage plus rien depuis qu’on est ados.

Après une vie passée à subir ce qui m’arrivait parce que c’était des choix faits pour et par d’autres, j’ai décidé de choisir de qui je m’entourais. J’estime que mes parents (ceux qui m’ont élevée), sont des parents administratifs. On partage un carnet de famille, un nom, des années obligée de vivre sous leur toit.

Je ne ressens pas le besoin, personnellement, de retrouver mes parents biologiques. J’aurais bien aimé savoir si j’avais d’autres frères et sœurs, par contre. J’aurais tellement aimé avoir une sœur. Je suis incroyablement révoltée contre les gens qui estiment que les femmes ne devraient pas avoir le droit de disposer librement de leur corps, qui estiment qu’elles doivent mener à terme toute grossesse entamée, puis élever un enfant qu’elles n’ont pas voulu ou ne pouvaient pas avoir, pour tout un tas de raison. Parce que « proposer » des enfants à l’adoption, ce n’est pas une solution féérique. C’est avant tout beaucoup de traumatismes. 

Pour cette femme (physiquement et mentalement), pour le ou les enfant(s) qu’elle a mis au monde. C’est énormément de souffrances, d’instabilité, de peur. Parce qu’il ne devrait pas y avoir d’enfants abandonnés ou maltraités par leur famille, parce que la société est incapable de s’occuper dignement de tous ceux qui n’en ont pas.

 Tout le monde n’est pas fait pour avoir des enfants, tout le monde n’en veut pas, et même ceux qui en veulent ne sont pas toujours capables de s’en occuper correctement. D’après moi, mettre un enfant au monde, ne fait pas de quelqu’un un parent. C’est tout le boulot qui suit, qui fait qu’on est parents.

Je suis un peu dubitative quand j’entends parler d’adoption « conte de fée ». Probablement parce que je regarde tout ça à la lumière de ce que j’ai vécu. Mais s’il y a des gens qui ont une expérience positive et qui sont fiers de leur histoire, je suis très heureuse et soulagée pour eux. 

Je suis malgré tout fière de mon parcours. J’ai rencontré quelqu’un de formidable qui n’a jamais émis le moindre jugement et qui m’a toujours soutenue. Qui m’a apporté et continue à m’apporter toute la stabilité dont j’ai désespérément eu besoin toute ma vie. C’est grâce à ça que j’ai pu grandir, avancer, et commencer doucement à accepter mon histoire pour continuer à construire la suite moi-même, sans subir.

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Récits de personnes adoptées témoignages

#1 Encore une fois l’adoption n’a rien à voir et je ne me suis jamais dit « si jamais j’avais été adoptée par une autre famille »… c’est comme ça et je veux tout faire pour aller mieux.

Je viens de Madagascar et j’ai été adoptée très jeune. J’ai toujours considéré mes parents adoptifs comme mes vrais parents et par conséquent je me suis toujours dit qu’ils m’énervaient en tant que parents et pas comme des individus qui m’avaient pris d’un orphelinat. Ma mère donc, est plus que toxique avec moi : elle m’interdisait de porter des jupes en primaire/collège/lycée sous prétexte que ça sert à aguicher les garçons; elle m’espionnait derrière le grillage en primaire quand je jouais avec des garçons et soutenait qu’ils m’avaient attouchée (oui, elle réussissait à se convaincre que j’étais harcelée ce que je me suis mise à croire aussi alors que les amis garçons ça existe tout à fait); elle n’a jamais cessé de me comparer à la fille adoptée qui s’était selon les termes de ma chère mère « faite passer dessus par tout sauf un camion » et était sure que j’étais une « pute » en quatrième. Bref, elle était intrusive et voulait à tout prix tester ma virginité comme si ça la concernait (je n’ai jamais eu de rapport sexuel avec pénétration). Le plus dur c’était qu’elle me faisait culpabiliser de parler à des garçons ou même de m’en approcher. J’avais à chaque fois l’impression de les « aguicher » et j’étais gênée. Au lycée j’ai enfin réussi à me détacher d’elle et j’ai trouvé le compte de Parents Toxiques qui m’a énormément aidée à comprendre pourquoi elle faisait ça, comment m’en sortir et pourquoi ma sœur (adoptée également) ne percevait pas ma mère de la même façon (elles sont très proches malgré quelques disputes). Mon père lui est comme un pilier mais il devient peu à peu comme ma mère. Il la soutient dans ses accès de folie sous prétexte qu’elle en a besoin. Quand elle m’insulte, me crache dessus et lève la main sur moi il fait office de plante verte et s’isole de la situation comme si de rien n’était. Je ne lui en veux pas mais c’est dur parfois. Je souhaite m’éloigner de ma mère dès que je commence mes études l’année prochaine dans la capitale. J’ai envie de couper les ponts mais financièrement ça sera compliqué et surtout je sais qu’elle va retourner tout le monde (famille et quelques amis qui voudront bien l’entendre) contre moi au final. Je sais que leur jugement m’importe peu car ils n’ont pas vécu ce que j’ai vécu toute mon enfance et adolescence, même s’ils pensent le savoir. Mais ça sera dur de voir à quel point les gens voient ce qu’ils veulent bien voir. Donc pour l’instant m’éloigner géographiquement me suffit et je sais qu’à un moment je ne l’appellerai plus. Car je ne l’aime pas et c’est comme ça, je n’émets plus de regret : ce qu’elle m’a fait m’a brisée et a fait de ma vie un enfer. Je comprends que d’autres personnes ont vécu de choses bien pires et je suis vraiment désolée pour elles car personne ne mérite de vivre sous l’emprise d’un parent toxique. Mais ma mère m’a manipulée et a gâché mon adolescence et en ce sens je ne peux plus la supporter. Encore une fois l’adoption n’a rien à voir et je ne me suis jamais dit « si jamais j’avais été adoptée par une autre famille »… c’est comme ça et je veux tout faire pour aller mieux. Et si je dois sacrifier une partie de ma famille qui ne veux pas entendre ma souffrance c’est dommage mais je me dois d’avancer pour la petite fille qui pleurait tous les soirs et qui a grandi en pensant qu’elle était une « pute » (au sens de ma mère : une fille qui veut coucher avec tout le monde ce qui pour elle est très mal). Enfin, voilà mon témoignage. J’aimerai terminer sur une note positive et optimiste: nous n’avons pas tous la même manière de gérer les problèmes de relations et devenir distante face au problème n’est pas une solution qui convient à tous. Mais on peut s’en sortir et c’est normal d’avoir plein de ressentis différents à l’égard d’une personne. On a le droit et personne ne devrait nous en empêcher. Un jour ça ira mieux c’est certains.