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#34 Si votre enfant ou votre conjoint mourait, est-ce qu’un nouvel enfant effacerait toute la douleur et le chagrin ?

Je suis adoptée. Je suis née en Corée et quand j’avais 9 mois, on m’a mise dans un avion et à l’arrivée, ma famille adoptive, la seule famille que j’ai jamais connue est venue me chercher.

Suis-je reconnaissante ? Devrais-je l’être ?

Je déteste cette question. Voici pourquoi :

Elle présuppose beaucoup de choses sur ma famille biologique qui peuvent être vraies ou non. Elle suppose que mon pays d’origine est pire que celui dans lequel je vis aujourd’hui. Et, enfin, elle est souvent utilisée comme un moyen d’ignorer le chagrin que je ressens d’avoir perdu une famille entière, une culture entière, un pays entier. Parce que nous sommes censés être reconnaissants, toute réponse négative d’une personne adoptée fait d’elle une personne « en colère». C’est une question qui réduit au silence. Elle permet également d’ignorer plus facilement les problèmes qui existent dans le processus d’adoption, et ils sont nombreux. Par exemple, cette question spécifique, telle qu’elle est formulée, suppose que j’ai été placé en adoption par mes parents.

En Corée, ce n’est pas toujours le cas.

J’ai rencontré des adoptés coréens dont les parents n’ont pas consenti à l’adoption et ne savaient même pas que leurs enfants étaient placés en vue de l’adoption. Une amie a appris qu’après la mort de sa mère biologique, son oncle paternel a fait pression sur son père biologique pour qu’il la place en adoption, ainsi que ses frères et sœurs, afin de faciliter son remariage. Il a refusé. Puis, comme il devait partir en voyage d’affaires, l’oncle s’est occupé d’eux. C’est alors que l’oncle a emmené tous les enfants à l’orphelinat. Quand le père est revenu, l’oncle a refusé de lui dire où ils étaient.

Je n’ai pas demandé à être adoptée. Est-ce une bonne chose que j’aie une famille ? Eh bien, parce que ma famille est aimante et que je suis vraiment un membre à part entière de la famille, oui. Mais j’aurais également pu avoir cela si je n’avais pas été séparé de ma première famille.

Donc, je suis reconnaissante d’avoir une famille formidable, et je les aime beaucoup. Mais je ne suis pas reconnaissante d’avoir été adoptée. Je ne peux pas l’être – je ne sais pas ce que ma vie aurait été en Corée. PERSONNE ne le sait. Et quelle que soit ma situation, elle n’est pas nécessairement la même pour une autre personne adoptée.

Et, parce que je sais que certaines personnes pensent de cette façon, je le dis : non, ma famille adoptive ne remplace pas ma famille biologique. Cette perte, ou le fait de ne pas savoir qui ils sont, ne disparaîtra jamais. Si votre enfant ou votre conjoint mourait, est-ce qu’un nouvel enfant effacerait toute la douleur et le chagrin ? Bien sûr que non. Il en va de même pour la perte de vos parents. Et vos frères et sœurs. Et les tantes, les oncles, les grands-parents et les cousins.

Je les retrouverai peut-être, mais les retrouver 49 ans plus tard (bon sang – quand suis-je devenue aussi vieille ?) ne fera pas disparaître le chagrin.

Et, non, les bébés ne sont pas des ardoises vierges. Des études ont été faites qui montrent qu’ils peuvent reconnaître la voix de leur mère. Imaginez ce qui se passe dans la tête du bébé quand cette voix disparaît à jamais. Maintenant, imaginez ce qui se passe si le bébé a vécu quelques mois avant d’être adopté. Il serait terrifiant et profondément traumatisant que tout ce qui lui est familier disparaisse soudainement.

Une nouvelle famille aimante aidera peut-être l’enfant à faire face à la situation et, selon plusieurs facteurs, à s’épanouir, mais elle ne peut en aucun cas remplacer tout ce qui a été perdu.

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#33 Enfant adoptée, cette reconnaissance sans borne que je dois avoir, pèse lourd sur mes épaules.

Il est vraiment difficile pour moi aujourd’hui de parler de mon histoire en tant que personne adoptée.J’ai toujours gardé au fond de moi ce que je vivais, mais en grandissant et en m’ouvrant, cela m’a prolongé dans une profonde solitude.

En effet, peu importe l’âge que j’avais, je n’ai jamais été entendue et surtout, comprise.Que ce soit l’entourage familial, les professionnels de la santé et même les amies qui ont fait partie de ma vie, mon histoire a souvent suscité des jugements.Et même si on acceptait que ce que je disais était vrai, on minimisait alors ma souffrance.

La principale raison vient de l’image que les gens ont de l’adoption.Je me devais de toute façon et ce, peu importe les souffrances, être reconnaissante de mon statut d’adoptée.

« Pourquoi se plaindre du mal, car si on en fait abstraction, tu as plutôt bien vécu matériellement, non ? »

Et pourtant.

Pourtant les conséquences sont qu’aujourd’hui je suis dépressive, suicidaire, sujette aux troubles anxieux, à des traumatismes ou encore des troubles obsessionnels compulsifs. Je ne souhaite pas me marier, je ne souhaite pas d’enfants. Je crains les gens, et comment faire confiance ? J’ai été trahie toute ma vie, rejetée, mal aimée. J’ai été détruite quand j’étais en train de me construire, je ne connais que ça. C’est maintenant et pour toujours une partie de moi.

Pour comprendre mon histoire, revenons quelques années en arrière.

Je voulais prévenir à l’avance que je ne ferais pas de texte de remerciement envers mes parents adoptifs à la fin de mon récit parce que je le fais littéralement tout le temps et que je suis fatiguée de devoir le faire sous prétexte que je viens d’un pays pauvre. Reconnaissante, je le suis énormément peut-être même à outrance mais j’aimerais faire comprendre que cela ne justifie pas tout.

Enfance dans la toxicité ?

Je suis une enfant adoptée d’Haïti. Je suis arrivée entre 18 et 22 mois.

 Entre mon arrivée et l’âge de 7 ans, je n’ai pas vraiment de souvenirs et encore moins de mauvais souvenirs et puis il n’y a pas vraiment grand chose à dire : il n’y a pas beaucoup de photos de moi, l’attention est principalement sur mon frère (qui a malheureusement connu pas mal de péripéties au niveau de sa santé) et de ce que je me souviens jusqu’à la classe du CP (première année de primaire), j’étais plutôt tranquille, calme.

À l’école, je n’avais pas beaucoup d’amis, j’étais assez isolée et j’en pleurais souvent. 

J’ai su que j’étais adoptée l’année de mon 8ème anniversaire.N’ayant pas la même couleur de peau que mes parents (adoptifs), cela coulait de sources et je n’ai pas vraiment été perturbée de savoir qu’ils n’étaient pas mes parents de sang mais le fait de ne pas pouvoir leur ressembler physiquement (notamment en étant blanche) était un peu dur à concevoir au début.

J’ai été curieuse d’en savoir plus sur mes origines rapidement.Mon dossier d’adoption était à ce moment-là dans le grenier et je pouvais le feuilleter autant que je le voulais.Lorsque ma mère (adoptive) s’occupait du linge, j’étais à côté d’elle, lisant mon dossier (sans vraiment comprendre tout ce qui y était écrit) j’avais déjà l’envie d’en savoir plus sur mes origines, sur mon histoire, sur la raison pour laquelle je ne vivais pas dans mon pays d’origine. Je voulais savoir à qui je ressemble.

Un jour, je suis tombée sur une photo.Deux personnes de la même couleur que moi et j’ai demandé à mes parents (adoptifs) qui ils étaient.

« Ce sont tes parents »  m’avaient-ils répondue.

J’ai tant inspecté cette photo en me disant « je peux découvrir enfin à qui je ressemble ».Je me sentais fière, honnêtement.J’ai emmené cette photo à l’école pour la montrer à mes camarades de classe.Je l’avais fièrement près de moi en classe, et j’étais vraiment contente.C’était comme avoir une partie de mon identité auprès de moi.

Puis un jour, j’ai été convoquée dans le bureau de ma maîtresse.Mon père (adoptif) était là, assis au fond de son bureau.Je suis accueillie sur un ton calme, j’étais assez décontenancée.Elle me fait m’asseoir et me dit sur un ton, toujours très calme : « Tu peux me donner la photo que tu avais en classe ? ». Je comprends donc que le problème était que j’avais cette photo avec moi. Au début, j’essayais de simuler que je ne la trouvais plus. Cela a duré quelques minutes avant que finalement je craque. J’ai fini par lui donner.Mais en sortant de son bureau, ma vie a changé.Lorsque j’ai tenté de remettre la main sur cette photo, ma mère (adoptive) a déclaré qu’elle l’avait brûlé.

Quand elle a vu que mon envie de savoir d’où je venais, n’était pas qu’une passade, son comportement a changé.Elle est devenue beaucoup plus dure avec moi.De plus en plus, jusqu’à la maltraitance.

Je savais que mes parents (biologiques) étaient encore en vie, contrairement à l’histoire de mon frère (également adopté) et je voulais des réponses.Mais ma mère (adoptive) s’est sentie en concurrence, elle s’est sentie jalouse sûrement aussi ? Elle a sûrement pensé qu’en savant tout cela, je partirais, ou je l’aimerais moins ?

Elle avait ses propres souffrances de son côté, ses craintes, sûrement ses traumatismes mais ne sachant pas les gérer, j’ai subi les conséquences.

Les coups en premier lieu.Puis les humiliations, les insultes, les moqueries, les rabaissements, les intimidations.J’avais peur d’elle et elle faisait tout pour.Elle me regardait de travers.Elle me regardait avec une telle dureté, un tel mépris.Même quand je souriais seulement, même quand j’étais heureuse, elle tentait de me casser en deux.Je ne souriais donc pas beaucoup et j’avais l’impression qu’elle avait une forte emprise sur moi.

Lorsque j’ai grandi, et durant le début de l’adolescence, pour encore plus accentuer sa dureté envers moi, elle rendait tout interdit et devenait de plus en plus dure, insultante, humiliante et méchante envers moi.Et c’était vraiment frustrant parce que mon frère avait littéralement le droit de tout faire, sous mes yeux. 

Mon seul moyen d’exprimer ma détresse lorsque j’étais enfant c’était par les larmes et ce qu’on appelle « piquer des crises ».Les voisins et les membres de ma famille (adoptive) ne voyaient que cette partie-là, de moi.La petite fille « qui pleure tout le temps » ou qui est « toujours sur la défensive ».Je n’avais pas d’autres moyens de communication, je n’avais pas la maturité adéquate.Alors immédiatement, certains d’entre eux ont commencé à ne pas m’apprécier.Certains d’entre eux pensait que je menais la vie dure à mes parents (adoptifs) notamment ma mère donc ils m’ont détesté petit à petit, ils ont commencé à prendre parti pour ma mère (adoptive).Ils me disaient même tous que j’étais qu’une « malade mentale », que j’avais un « un grain », que « je devais être internée » dans un hôpital psychiatrique. Sérieusement, ce n’était pas qu’une façon de parler, ils pensaient vraiment que j’étais malade psychologiquement.

En plus de la dureté de ma mère adoptive envers moi, le fait que personne ne me défendait et même participait à sa méchanceté, la vie à la maison était anxiogène : disputes récurrentes envers mes parents adoptifs à longueur de journée allant parfois jusqu’aux bagarres. Puis l’alcool est venu petit à petit et de plus en plus.

Aucune vie de famille aussi, aucune complicité, aucune aide, aucun amour, aucun soutien… Rien de tout ce qu’ils avaient promis de me donner en m’adoptant.

Dès petite, j’ai commencé à rapidement m’isoler lorsque j’étais en famille et on m’a beaucoup blâmé pour ça.Être dans ma bulle était ma seule façon de survivre. Je dessinais beaucoup, j’écrivais beaucoup. Rapidement je me suis inventé un monde pour échapper à cette vie. J’ai fait pipi au lit jusqu’à 8 ans, j’avais peur du noir jusqu’à l’adolescence.

Personne, même pas les professionnels de la santé ont tenté de se mettre de mon côté afin de m’aider.Depuis que je suis jeune enfant, j’ai dû apprendre à me défendre seule.Ma carapace et ce caractère bien trempé vient du fait que j’ai dû apprendre à ne pas me laisser marcher sur les pieds très tôt. Je devais m’ affirmer et sans ça, je me serais laissé harceler.Mais bon, pour certains c’était « de la tyrannie » apparemment. 

J’ai essayé de demander de l’aide aux services sociaux lorsque j’avais 12/13 ans.

J’ai appelé le 119, à ce moment-là j’en étais aux scarifications et tentatives de suicide.

Mais sans succès.

 Le fait que je ne manquais de rien matériellement, a été la raison pour laquelle je suis restée dans « cette prison », car oui c’était une prison dorée selon moi. Je n’étais pas prise au sérieux et « je ne pouvais pas être sujette à de la maltraitance » , en ayant une si belle chambre, en étant scolarisée, en ne dormant pas par terre. Je n’étais tout simplement pas crédible, toujours selon eux. Et tout au long de mon enfance jusqu’à mon (aujourd’hui), j’ai été tenu par ça. Et c’est pour cette raison qu’on a minimisé mes souffrances psychologiques.

Mes origines et mon statut de personne adoptée.

J’ai toujours été très intéressée par mes origines haïtiennes.J’ai toujours voulu retourner dans mon pays, j’ai toujours voulu en savoir plus, j’ai toujours essayé d’apprendre la langue.

Ce n’était pas toujours évident à vivre.Même si ça peut paraître anodin pour des personnes extérieures mais savoir d’où l’on vient est important pour notre identité et notre construction.

C’était difficile de voir uniquement des blancs autour de toi et subir des moqueries et du racisme et surtout dans ta soi-disant, propre famille.

Dès l’âge de 10 ans, je me demandais déjà « Pourquoi suis-je noire ? », comme si c’était une maladie.J’avais déjà comme projet de refaire mon nez et me blanchir.Je n’avais que des complexes.Et le plus difficile a été à l’adolescence.Quand on est en pleine construction, c’est vraiment éprouvant.J’ai fini par me détester, j’ai fini par ne plus supporter mon propre reflet.

Ma mère adoptive n’aidait pas en me rabaissant, lorsque je devenais une jeune femme.

Elle et ses sœurs ont été odieuses envers moi lors de ma construction personnelle.

Elles m’ont causé beaucoup de manque de confiance notamment en me décrivant comme quelqu’un que je ne suis pas, à la limite d’être une prostituée et puis pour d’autres membres de ma famille adoptive, le fait que je sois noire, était la raison pour laquelle « j’étais » ou « serais comme ça l’avenir ».

Concernant mon statut d’enfant adoptée, eh bien je ne le vivais pas forcément mal durant ma petite enfance jusqu’à l’entrée au collège. Par la suite, j’ai eu ma vie de famille.Je voyais mes camarades de classe avec leurs parents, leurs familles et j’avais honte de la mienne. J’ai commencé à « m’ inventer une vie » si on peut dire ça comme ça. Je disais que j’avais des contacts avec ma mère biologique et que j’étais proche de ma mère adoptive. J’inventais la vie que je voulais avoir. Aussi surprenant que cela puisse paraître mais l’adoption était un sujet assez sensible à la maison. Quoi qu’avec mon père adoptif, un peu moins mais ma mère adoptive était définitivement incapable de trop en parler. Pourtant c’était sa décision d’adopter. Mais l’adoption était comme tabou.

Elle m’ empêchait d’avoir accès à mon dossier d’adoption, de répondre à mes questions.

Étant donné que mon frère n’était pas particulièrement intéressé par ses origines, elle me faisait énormément culpabiliser sur ça. « Ton frère, lui au moins, il ne cherche pas sa mère. Lui au moins, il s’en fiche. Lui il se contente de nous. » et j’ai entendu ça jusqu’à… eh bien jusqu’à aujourd’hui encore.

Je n’avais pas choisi d’être adoptée mais j’avais besoin de comprendre.

C’était un mal de ma part, apparemment. C’était comme une trahison, une ingratitude de ma part. Et les gens de l’extérieur étaient tous d’accord avec ça.

« Quelle fille ingrate ! »

Je vivais mal cette façon de vouloir me tenir loin de mes origines, de mon histoire, de mon pays. C’était une réelle souffrance, c’était comme un manque. Je voulais vraiment rencontrer ma mère biologique, savoir qui je suis et pourquoi « j’avais été abandonnée ».

N’étais-je pas désirée ?

N’étais-je pas aimable comme bébé ?

Qu’avais-je fait pour ne pas être dans mon pays, comme les autres enfants autour de moi?

Je me suis contentée de croire l’une des sœurs de la mère adoptive, qui m’avait dit un soir qu ‘« en effet, ma mère biologique m’avait abandonnée parce qu’elle ne voulait pas de moi. »

Pour se construire c’est assez complexe mine de rien.

Se dire que dès la naissance, la première personne qui est censée t’aimer ne t’a soi-disant pas aimé et t’as soi-disant rejeté, pour l’amour de soi et l’estime de soi, c’est très destructeur.Je ne pouvais pas m’empêcher de penser « à cette femme ». Je voulais la voir de nouveau, après cette fameuse photo qui n’était qu’un vague souvenir à présent.

Au fond, j’avais un manque.

La dureté de ma mère adoptive, son manque d’amour, son manque d’attention, sa dévotion sans borne pour mon frère, la façon dont j’étais rejetée et tant méprisée par ma famille adoptive, ne comblait pas ce manque. 

Je manquais d’une mère.

À une certaine période, voir la proximité qu’avaient certains avec leurs mères me donnaient les larmes aux yeux. J’avais besoin d’une mère, désespérément. Je tentais d’avoir de l’attention sur moi. Alors quand j’étais petite, c’était en faisant des bêtises puis en grandissant, c’était par les scarifications, les tentatives de suicide.

C’était des appels à l’aide, mais personne n’a jamais décroché.

Je voulais donc retourner dans mon pays, je voulais donc retrouver ma famille biologique.

J’ imaginais tant que ma mère biologique soit en France et qu’en disant mon prénom dans les magasins, elle me reconnaisse.Mais en vain…

Pourtant, je savais faire la part des choses.

Je savais très bien que j’étais adoptée et qui m’avait « élevée », mais une partie de moi était dans ce monde et je ne savais pas où et pourquoi. Ma mère adoptive a tout fait pour pas que j’en sache plus, pour pas que je recherche mon passé. Tout ce qu’elle me disait c’est « On ira dans ton pays un jour. Le visiter ». Mais je savais au fond que ça n’allait jamais se faire.

Vers l’âge de 13 ans j’ai tenté de retrouver mes parents biologiques.

J’ai réussi à mettre la main sur mon dossier d’adoption et avoir leurs noms/prénoms/adresse et numéro de téléphone. Ce qui était incroyable, c’est qu’il y’avait tellement d’informations à leur sujet. Mon dossier était tellement fourni.Alors c’était frustrant et bon sang que ça faisait mal.Les recherches étaient vraiment très difficiles, évidemment.Surtout dans ces circonstances.Alors j’ai gardé le petit papier où j’avais noté ces précieuses informations, dans ma trousse pendant toute ma scolarité (lycée y compris).

Vers l’âge de 17/18 ans, j’étais à ce moment-là en détresse.J’avais essayé activement de retrouver ma famille biologique, enfin surtout ma mère biologique mais je suis tombée très souvent de haut.J’ai fini par dire vouloir abandonner toute recherche et ne plus jamais entendre parler d’adoption.J’étais très en colère et je ne pouvais pas penser qu’elle m’avait mise à l’adoption pour que j’ai une meilleure vie alors que psychologiquement c’était pire.Je pensais que la solution aurait été de m’avorter ou de « me tuer à la naissance ».

À quoi bon ? Qui m’aimait de toute façon ?

J’ai finalement décidé de reprendre les recherches, sur un léger coup de tête, lorsque j’avais 20 ans. Et contre toute attente…. J’ai retrouvé ma mère biologique et ma famille entière….

Les conséquences sur les relations sociales.

Depuis que je suis petite je suis en recherche désespérément d’amour et d’attention. Vers le début de l’adolescence j’ai compris que je ne pourrais pas le recevoir de la part de ma mère adoptive alors j’ai essayé de puiser cet amour ailleurs. J’ai souhaité avoir des amis, beaucoup beaucoup et encore beaucoup d’amis.

Ma première année de primaire ainsi que ma deuxième, j’étais assez seule et délaissée. À partir de la troisième année, j’ai commencé à avoir ma petite bande de copines. J’étais aussi plus ouverte, moins timide et j’allais davantage vers les autres. Que j’étais au centre aéré ou à l’école, j’avais toujours beaucoup d’amis. C’était un peu une façon de combler un vide. C’était une façon d’être aimé quelque part.

Au collège, certaines de mes copines étaient plus âgées que moi. J’aimais bien être avec les plus grands ou les adultes. J’étais un peu chouchouté et on prenait soin de moi. Je pense que cela vient de mon manque d’une mère. Mais évidemment, ce n’était pas évident de vouloir être aimée de tous, avoir l’attention en étant le clown de service. Et lorsque je perdais des amies, c’était comme si on m’ abandonnait de nouveau. C’est comme si de nouveau, je ne me sentais plus aimée de personne.

Et bien pourtant, j’en ai perdu des amis. J’avais une carapace, une crainte, un manque de confiance. J’étais constamment dans la justification, j’étais possessive, j’étais omniprésente, je voulais être aimée et c’était difficile pour moi, pour certains d’entre eux sûrement aussi. J’en ai pris conscience à l’entrée de l’âge adulte mais c’était toujours aussi difficile. Mon passé avait eu un impact considérable sur mes relations sociales, notamment en amour. Je pense que sans cette idée « que j’avais été abandonnée à la naissance », je n’aurais pas perçu les échecs sentimentaux de la même façon. Tout était décuplé. Je prenais les choses beaucoup plus intensément.

À ma première relation amoureuse, j’avais l’impression de reproduire ce que j’avais toujours vu dans le couple de mes parents adoptifs. J’étais « tombé » sur un homme, avec qui nous avions une relation toxique, donc ça faisait doublement écho à ce que j’avais toujours vu : des disputes, de la toxicité, de l’emprise….

À l’âge de 17 ans je ne me disais déjà « plus jamais j’irais avec qui que ce soit. Jamais je ne me marierais. Je ne veux pas un mariage comme mes parents. »

J’ai commencé à énormément me replier sur moi-même à l’âge de 18 ans.J’ai été beaucoup déçue, blessée, abandonnée, méprisée aussi dans l’amitié et encore une fois, les déceptions étaient très dures à encaisser. Beaucoup plus de par mon histoire personnelle. Alors j’ai commencé à devenir encore plus solitaire, replié sur moi. C’était une façon de me protéger, d’avoir moins mal et de surtout, pas mettre trop d’espoir en les autres.

J’ai commencé à ressentir beaucoup d’anxiété, notamment socialement.

Aujourd’hui, les relations humaines et moi ça fait 10 000.

J’ai constamment peur d’être abandonnée, trahie, jugée ou encore abandonnée.Il faut dire que j’ai souvent été mise de côté en premier lieu dans ma famille adoptive. À la fin du collège, je n’avais plus autant d’amies que j’ai pu en avoir auparavant. J’étais souvent la personne « de trop » dont on disait « il reste une place pour elle ? » au moment d’un départ ou alors celle qui n’était pas invité pour les anniversaires. J’ai vite compris en prenant de la maturité, que j’étais dans une illusion et que je n’avais pas tant d’amies que ça. C’était moi qui en voulais, pour combler quelque chose mais cela ne fonctionnait pas.

Lorsque j’étais plus jeune, je jouais souvent un rôle afin d’être acceptée et afin de garder une place auprès des gens mais aujourd’hui je m’exprime plus en étant moi-même et j’ai toujours aussi peur de ne pas être aimé pour ce que je suis. Le vrai moi, quoi. 

Je m’excuse sans cesse, encore aujourd’hui. Je suis toujours désolée d’exister.Même lorsqu’on me fait du mal, je m’excuse.

Mon passé a inévitablement un impact énorme sur ma façon de me faire des amis aujourd’hui.La crainte d’être trahie comme je l’ai toujours été, l’incapacité à faire confiance, cette pensée qu’on parle sur moi comme ma famille adoptive l’a toujours fait. C’est insoutenable toutes ces relations gâchées et certaines d’entre elles par ma faute, à cause de mes souffrances.

Comme je n’ai pas expliqué mon histoire personnelle pendant longtemps, certains pensaient juste que cela faisait partie de ma personnalité : que j’étais solitaire, craintive, dans ma bulle, fermé, dure…alors que c’était l’expression de mon vécu.

Les conséquences sur la santé mentale.

Comme je l’ai dit précédemment, j’ai été sujette à la détresse psychologique, aux alentours de mes 11/12 ans. Quand j’étais plus jeune, je n’avais pas conscience que je souffrais mais oui les pipis au lit, les cauchemars, le repli sur soi…. C’était l’expression de mes souffrances aussi, tout comme les larmes et les crises de colère.

À 11/12 ans, je me scarifiais et dans la même période, j’en étais déjà à vouloir ôter ma propre vie.J’ai grandi dans l’idée de me suicider à chaque occasion. Ça n’a jamais quitté mon esprit. La mort m’était préférable à rester dans ma famille adoptive et la solitude était insoutenable.Je me sens seule depuis toujours, finalement.

À l’âge de 18 ans, je suis tombée dans une sévère dépression dont je ne suis toujours pas sortie. C’était les conséquences de toutes ces années de mal-être, à être seule, sans soutien, à tout supporter, à être trahie, mal aimée.Pas cru, pas entendu aussi.

J’ai tenté de mettre fin à mes jours peu après avoir été diagnostiqué mais ça n’a rien changé à ma vie. J’ai commencé à enchaîner des « thérapies » et des traitements.Je vivais toujours chez mes parents adoptifs, et ce malgré avoir tenté de partir par tous les moyens depuis mes 16 ans. Les entendre se disputer à longueur de temps m’a donné cette peur persistante du conflit. Parfois c’était des bagarres notamment à cause de l’alcool omniprésent.

Aujourd’hui la conséquence est que si quelqu’un hausse le ton alors j’ai peur d’une dispute. J’anticipe les réactions des gens avec tant d’anxiété… Les portes qui se claquent, ça me fait sursauter. Le stress que leurs hurlements provoquent, m’a causé des TOC. Je fais parfois beaucoup de cauchemars et j’ai souvent des flashs de la méchanceté de ma mère et ses sœurs à mon égard lorsque que j’étais ado. Je suis également très sujette aux angoisses, aux insomnies.

Cette dépression m’a fait perdre un nombre important de kilos, parce que je ne trouvais plus la force de me nourrir.

On m’a souvent blâmée d’être dépressive, d’avoir été hospitalisée 3 fois, sans réellement se mettre à ma place, sans réellement comprendre mon histoire.

Mon regard sur mon adoption à l’âge adulte

Maintenant je suis adulte…

J’ai grandi, j’ai mûri, j’ai évolué et heureusement…

J’ai retrouvé ma famille biologique et j’ai pu connaître mon histoire et non je n’ai pas été abandonnée et mal-aimée à la naissance. Même si j’ai cru ça pendant près de 20 ans, ça m’a permis de comprendre que c’était loin d’être vrai, que j’étais aimée et attendue quelque part dans ce monde. Ça n’a pas guéri ma dépression mais ça m’a permis d’être plus en paix. Ça a changé ma vie mais j’ai compris que certaines cicatrices ne pourront jamais cicatriser complètement. J’ai entamé un travail, seule évidemment, pour me reconstruire et aujourd’hui je suis en phase avec moi-même.  Bien dans mes baskets, même si les relations humaines sont toujours très difficiles.

Ce n’est pas ma condition de personne adoptée que je rejette, mais cette image qu’a la société sur l’adoption. C’est insoutenable d’être tant incompris.Même certains de mes amies ont eu des jugements à mon égard et évidemment également les professionnels de la santé.

Ce n’est pas aussi idyllique qu’on aimerait croire et j’aurais aimé que ce soit différent. J’aurais aimé qu’on trouve des solutions pour tous, aller mieux.

Lorsque j’ai rencontré d’autres personnes dans ma situation, je me suis rendue compte que ce n’était pas si rare.Je ne sais pas vraiment si un jour je vais réussir à avancer et me reconstruire durablement. Ça a laissé beaucoup trop de traces sur mon cœur, mon corps et mon esprit. J’aurais mal à vie, c’est indéniable.

La reconnaissance qui pèse fort sur mes épaules

La société aimerait que je pardonne tout à mes parents adoptifs. Parce qu’ après tout, « ils m’auraient sauvé d’un pays en guerre, de la famine… »

Pour ma famille adoptive, je ne devrais même pas relever ces périodes sombres de ma vie mais plutôt m’arrêter sur tout ce qu’ils m’ont apporté malgré tout, comme un toit sur la tête.

Aujourd’hui je passe ma vie à devoir toujours les remercier et reconnaître que « sans eux je ne serais peut-être pas là », mais sans eux je ne serais peut-être psychologiquement pas dans cet état non plus et dans le bon sens du terme.

Je suis déjà reconnaissante à longueur de temps, mais il ne faut pas oublier une chose : ils étaient un couple stérile. Au final, ils ont essayé par tous les moyens d’avoir un enfant mais en vain.L’adoption était pour eux leur dernière chance d’avoir un enfant, même si ce n’était pas biologiquement le leur. Je suis arrivée dans leur vie pour combler leur désir, pour leur permettre d’être appelés papa et maman. Ils devraient être reconnaissant aussi envers « la vie », d’avoir eu la chance de prendre soin de l’enfant d’un autre. Je leur ai permis de réaliser leur rêve, de construire une famille.

La maltraitance, la toxicité, cette vie de famille inexistante, cette pression, méchanceté, dureté…. Ce n’était pas nécessaire.Ils ont tout gâché au final.

Ce n’était pas la famille qu’ils voulaient et encore moins celle que je méritais.

Et assurément, on ne devrait pas justifier la maltraitance psychologique, par le confort matériel.

Pour moi, évidemment c’est culpabilisant. Je n’ai rien demandé et au final, c’est moi qui culpabilise.

J’ai été arrachée à mon pays d’origine pour permettre à un couple stérile de réaliser leur rêve, on m’a empêché de connaître mon histoire jusqu’à mes 20 ans, de connaître plus amplement mon identité culturelle, en me mentant, en me maltraitant psychologiquement : aujourd’hui je suis dépressive et c’est MOI qui, à la fin de la journée, culpabilise ?

Je prends tout sur les épaules mais je dois encore me montrer reconnaissante ?

Mon histoire a encore beaucoup de détails mais j’ai essayé de vous expliquer mon parcours en tant que personne adoptée, dans les grandes lignes et j’espère que le regard d’une grande majorité pourra changer bientôt.

Nous ne sommes pas des objets de désirs à qui on peut tout faire en masquant les souffrances en jouant sur la reconnaissance d’une vie mieux que ce qu’on aurait pu avoir, nos souffrances comptent et la maltraitance n’est pas justifiable.

Même contre un lit en or massif.

Je ne suis pas un cas isolé et mon histoire est loin d’être la plus tragique et sordide, malheureusement.

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#17 J’en souffre de cette indifférence , j’aimerais que ça change !

À chaque fois que je reçois une photo de ma mère, et que je vois toute la souffrance qu’elle a enduré (et auquelle elle fait toujours face aujourd’hui, ) dans ses yeux et son visage, je voudrais tellement pouvoir être à ses côtés et la serrer bien fort dans mes bras, envoyer un peu de chaleur, effacer sa peine et changer sa situation.

Et puis je me souviens, je n’ai que 18 ans, je suis étudiante, je n’ai pas d’argent. Ensuite, je songe à ma famille, ici, en France. Comme j’aimerais que ma famille adoptive ait aidé et aide ma famille naturelle. Mais je sais que ça n’arrivera jamais.

Depuis que j’ai retrouvé ma famille, mes parents n’ont jamais demandé des nouvelles de ma famille naturelle, ne se sont jamais inquiété de leur situation aujourd’hui. La dernière fois où j’ai fait allusion à la nécessité d’aider ma maman, mes parents adoptifs ont répondu : « Nous donnons assez aux associations dans le monde. Nous ne pouvons aider tout le monde. »

J’en souffre de cette indifférence , j’aimerais que ça change !

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#16 – Je partage avec vous Mon Histoire

As salam aleikoum, paix à tous;

Je partage avec vous Mon Histoire 


Adoptée à 4 ans, Indienne d’origine, j’ai  atterri chez une famille française.
Étant traumatisée à l’orphelinat, je ne parlais pas j’étais en quelque sorte fantôme .

La famille (non pratiquante en religion) qui m’a accueilli travaille dans un hôpital,  
Un milieux où stress, angoisse, tristesse et incompréhension règne. 
Malgrès leurs charité ils m’ont inculqué la peur, l’angoisse et état de burn-out.

Pendant mon enfance
 Je n’acceptait point la séparation de mon pays d’origine.
J’était terrifiée du fait que l’on me colle d’affection.Ayant l’impression d’être un être qui doit apporter amour reconnaissance etc pour le bien des autres.
On me forçait à dire oui pour leur caprice de antistress (leurs apporter des bisous leurs câliner etc… des actions qui étaient pour eux et non pour moi)

Je me réfugiée auprès de la nourriture moyen d’oublier mes craintes et moyens de combler mes peurs. Mais au final me faisait revenir à une situation de jugement ( ex :  » Mais arrête de te goinfrer, arrête de boulotter « etc… »Ne mange pas avec tes mains on est pas des mal-propre » 
Alors que dans mon pays d’origine, on mange avec les mains quel insulte a leurs égard et à la mienne. )
Je détestais parlais et on me forcer à le faire

 Je détestais leurs hypocrisies de politesse qui renier leur sincérité

 Je détestais les éloges que on leurs faisait, certes c’était vrai mais

Les autres ne connaissait pas leurs défaut qui me détruisait psychologiquement….

Actuellement: Al Hamdoulillah je suis dans une voie d’apaisement, 
Allah m ‘a permis de prendre mes distances avec cette famille.


Je suis Musulmane  et ce statut m’a permis de me respecter et de m’entourer avec de belle personne ayant de bonnes ondes.
Soubanallah 
Les épreuves que j’ai eu m’ont donnée des qualités ( La sensibilité, L’altruisme..)

Et aussi m’ont fait comprendre que les études ne valent rien à côté des expériences vécues.
Tous le monde à  des valeurs et doivent être respecté.

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#9 J’en veux à ce système qui a décidé pour moi sans mon consentement.

Je suis né au milieu des années 80 au Brésil. Avec ma sœur jumelle nous étions dans un orphelinat depuis notre naissance. Nous avons été adoptés à l’âge de deux mois et demi par une famille française. Nos parents adoptifs souhaitaient au départ n’adopter qu’un enfant, un garçon. On leur a proposé des jumeaux, une fille et un garçon. Ne voulant pas nous séparer, ils nous ont adoptés tous les deux. Mes parents adoptifs étaient respectivement parent d’un enfant biologique; Ils avaient chacun eu une fille d’une précédente union. Ils les ont élevées ensemble comme deux sœurs. Leurs filles avaient environ le même âge, et une vingtaine d’années lorsque ma sœur et moi sommes arrivés dans cette famille. Elles avaient quitté le foyer familial et étaient en rupture avec leurs parents depuis déjà quelques années. Nous n’avons donc pas été élevés avec elles et ne les avons pas non plus côtoyées. Mes parents adoptifs venaient de remplacer leurs filles biologiques par deux enfants adoptés. Nous avons par ailleurs, été très bien acceptés par le reste de la famille (grands-parents, oncle, tante,…). J’aimais beaucoup ma grand-mère « paternelle », dont j’étais très proche.


En France, à l’école mon adoption était connue, les autres enfants me posaient souvent des questions : « Est-ce que tu te souviens de tes vrais parents? », « Pourquoi vous ont-ils abandonnés? », « Aimerais-tu revoir tes vrais parents ? », « Tu parles brésilien? » ; Des questions que moi-même je ne me posais pas encore. J’ai aussi découvert le racisme, dès l’école maternelle, dans la cour de récréation. Quelques enfants s’en prenaient à nous (ma sœur et moi) en se moquant de notre couleur de peau. Ce n’était que des mots d’enfants, mais nous ne comprenions pas. Dans la rue, les lieux de fréquentations (magasins, restaurants, etc), les regards devenaient pesant; Des enfants de couleurs avec des parents blancs ça attire l’attention, surtout dans certaines régions. Je n’aimais pas ça, je ne voulais pas sortir. J’en avais d’ailleurs parlé à la coiffeuse qui à l’époque s’occupait de ma tignasse bouclée, elle s’était montrée très bienveillante en me disant de prendre ça avec ironie. Nous en parlions aussi toujours à nôtre mère adoptive qui prenait systématiquement notre défense. A cette époque nous étions fusionnels. J’étais proche d’elle et j’avais un grand besoin d’affection de sa part. Je ressentais la peur de l’abandon. Un sentiment prégnant qui m’a accompagné durant toute mon enfance. Je me décollais difficilement d’elle et elle en était comblée. C’était une mère surprotectrice.
Avec mon père adoptif, les rapports étaient plus distants. Je sais qu’il était heureux (du moins au début) d’avoir un fils, mais c’était un homme dur et rigide, avec peu de patience, il s’emportait vite, parfois impulsif et grossier ; Les claques et fessées pouvaient tomber facilement. Il était rempli de rancœur et de colère. J’ai toujours pensé qu’il n’était pas fait pour être père et qu’il n’avait plus l’âge pour l’être. Je n’allais pas facilement vers lui. Je me souviens même, disant que je ne l’aimais pas… Ma grand-mère « maternelle » me disait : « On ne dit pas ce genre de chose de son papa… ». Je ne m’en rendais pas compte, mais je pense que s’il entendait ces mots, ça devait certainement le blesser.
Par la suite, ma mère adoptive est devenue culpabilisante et quelque peu dénigrante; Je me souviens que très jeune, elle nous demandait souvent qui nous choisirions si notre mère biologique venait nous récupérer, sans oublier d’émettre que c’est elle qui avait toujours été là pour nous… Je détestais cette question. Elle nous parlait aussi souvent de notre couleur de peau, de nos cheveux, de notre nez. Elle nous disait que dans ce monde nous n’avions pas de chance d’être noir, que si plus tard nous avions un gros nez, elle nous le ferait refaire, mais que j’avais tout de même de la chance, car je n’étais pas trop « négroïde »… Je crois que c’est à cette époque que j’ai commencé à avoir mes premiers complexes; Je rêvais de devenir blanc comme Michael Jackson et l’idée qu’on refasse mon nez m’enchantait! Ma mère adoptive vacillait entre bienveillance et dénigrement. En grandissant j’ai commencé à me détacher d’elle. Elle devenait très intrusive, cherchait à tout contrôler et nous subissions de plus en plus ses offenses. Dès que j’étais en désaccord avec elle ou contrariant, elle me menaçait de me payer un billet retour pour me renvoyer au Brésil, ou bien de m’envoyer en pension. Je vivais cela comme un éventuel futur abandon. Elle me répétait que j’étais un noir, que j’avais eu de la chance qu’elle veuille bien de moi, car personne ne voulait adopter de noirs (et elle citait ses ami(e)s ayant également adopté des enfants brésiliens, mais bien plus clairs que nous). Que nous les Brésiliens, étions en réalité des Africains; Que j’étais un Africain et que c’était à moi normalement de servir les blancs. Que je devais être plus reconnaissant que « les autres »… Sous-entendu les enfants biologiques. Je précise qu’en plus nous ne sommes pas noirs, mais métisses. Mon père biologique était blanc, information qui avait été donnée à nos parents adoptifs lorsqu’ils sont venus nous chercher à l’orphelinat, mais ma mère adoptive s’obstinait à dire que ce n’était pas vrai.

Je n’en avais pas conscience, mais je subissais au cœur même de mon environnement familial, le racisme.


Je ne me sentais pas en sécurité dans ma famille adoptive, j’avais souvent peur qu’on m’abandonne à nouveau. J’étais un enfant timide, introverti avec des tendances au bégaiement. A l’âge de six ans j’ai eu mes premières pensées suicidaires et à la préadolescence j’ai commencé à avoir des troubles alimentaires. Le début d’une forme d’anorexie qui m’a suivi jusqu’après ma majorité; Je ne supportais pas mon physique, j’ai commencé à être obsédé par mon apparence. A l’adolescence, ma relation avec mes parents adoptifs n’a fait que se détériorer. J’étais moins malléable. Les violences verbales devenaient routinière dans cette maison. Nos parents nous répétaient régulièrement qu’ils regrettaient de nous avoir adoptés, que nous leur devions tout, que sans eux nous ne serions rien, que si ils n’étaient pas venus nous chercher au Brésil, nous serions restés dans notre merde à manger des racines d’arbres… Ils ne faisaient que dénigrer notre pays d’origine, au point que nous faisions un blocage dessus ; Nous ne voulions pas en entendre parler et fuyions le moindre reportage télé sur celui-ci. J’étais de plus en plus souvent rabaissé, ils me disaient que j’étais nul, un incapable, que je ne sortais de rien. Ils m’étaient en doute mes compétences et me dévalorisaient systématiquement. Me faire insulter de « con » par exemple, est une habitude qui s’est vite installée. Ma sœur et moi n’étions pas toujours traité de manière équitable, surtout à cette période. Certains privilèges lui étaient accordés, ce qui avait pour résultat de créer des tensions entre nous et des frustrations. Parfois, les rôles s’inversaient. Avec le recul, je crois que c’était voulu. Nos parents utilisaient souvent le chantage, la culpabilité et les menaces pour nous contraindre à leurs exigences.
De l’extérieur, mes parents adoptifs renvoyaient une image qui suscitait l’admiration; Ils étaient très respectés et irréprochables en société. On me disait que j’avais de la chance, que j’avais tout pour moi… Eux aussi en étaient persuadés. Ils ne se remettaient d’ailleurs jamais en question, ma sœur et moi, nous leur devions tout et ils nous le rappelaient. Notre mère se ventait toujours d’avoir dû payer pour nous avoir… Comme si ça lui offrait un droit de propriété sur nous, un pouvoir illusoire. Puis nous avions un confort de vie matériel, de quoi pouvions nous manquer?… L’adoption était pour eux une démarche humanitaire qui exigeait redevabilité.
Mes parents adoptifs m’ont par la suite emmené voir des psychologues. Ils me répétaient tout le temps que je n’étais pas normal, que j’avais un problème… S’en est suivi quelques entrevues qui n’ont rien donné. Ces consultations se faisaient en leur présence. Quelques années plus tard j’ai été suivi par un psychiatre. Il était pour moi un échappatoire. Je lui parlais principalement de mes tendances addictives d’adolescent et de mon envie parfois de vouloir mourir. Il me parlait alors d’hospitalisation forcée, sans prendre la peine de creuser le pourquoi de cet état. Lors de notre dernier entretien, il voulait que nous abordions pour les séances à venir, mon adoption. C’est là que j’ai décidé de mettre un terme à ces rencontres, lui signifiant qu’il m’avait toujours été d’aucune utilité. Je n’étais en réalité juste pas prêt à aborder ce sujet. Je me protégeais.
Mes dernières années de vie avec ma famille adoptive, pendant ma période lycée, ont été les plus difficiles. Je me sentais complètement détruit. Je pensais quasi quotidiennement au suicide, seule issue qui pouvait s’offrir à moi pour ne plus avoir à les supporter. Je ne voyais aucune solution pour m’extraire de cette situation. La vie, le monde, les autres, plus rien ne m’était supportable. Mes parents ne faisaient que me rabâcher que le monde était dur, que la vie était difficile. Mon père me répétait : « La vie c’est comme une tartine de merde, chaque jour il faut en bouffer un morceau. » que tout ce qu’ils me disaient était pour mon bien. La vie avec eux, n’avait rien de savoureuse.


Toutes ces années d’existence au sein de cette famille ont eu un impact non négligeable sur moi ; Du petit garçon réservé et timide, je suis devenu introverti, puis complexé, au point de ressentir un profond dégoût pour moi-même, jusqu’à façonner mon physique pour gommer au maximum mon reflet originel.


Nos parents se plaignaient sans arrêt de nous. Nous étions les responsables de leur malheur. Nous n’étions jamais assez bien, tout était bon pour nous faire des reproches et pour nous tenir des propos négatifs. Il n’existait aucun échange réel, ils avaient toujours raison et il n’y avait aucune place pour nos choix. Nos ressentis n’ont jamais été pris en considération, ils ne se souciaient pas de ce que nous pouvions éprouver, si bien, que les abus que ma sœur et moi avons subis pendant l’enfance sont passés complètement inaperçus… De quoi pouvions-nous souffrir, puisque nous avions tout? Car avoir tout, n’autorise pas à se plaindre, c’est ce qu’on m’a enseigné.


J’ai toujours eu honte d’avoir été adopté. Un sentiment profond qui est en réalité le fait de ne pas avoir été désiré. C’est l’un des sentiments les plus lourds que je porte en moi. Comment peut-on trouver sa place lorsque l’on n’a pas été désiré ? Comment se sentir aimer lorsque l’on a pas connu l’amour inconditionnel d’une mère? Aujourd’hui encore, bien souvent je tais mon adoption. J’évite ainsi par la même occasion, les questions et remarques maladroites. La première question est toujours celle de l’âge : « A quel âge as-tu été adopté ? ». Et si tu réponds que tu as été adopté bébé, les gens te répondront à coup sûr une phrase de soulagement!
Comme si, être adopté bébé, ne portait pas à conséquence. Ce qui en revient à un mépris des ressentis éventuels et à nier la blessure primitive, ne reconnaissant finalement que la secondaire, celle d’un enfant adopté plus grand, qui seul lui, pourrait être atteint d’une blessure émotionnelle, psychologique, provoqué par l’abandon. C’est très hiérarchisant. Mes parents adoptifs étaient les premiers à nier mes ressentis et s’empressaient de répondre à ma place lorsque le sujet était abordé par un tiers : « Non, il ne se souvient de rien ! Il était trop petit ! ». Et pourtant, le souvenir émotionnel était bien là…
Après, ma première histoire d’amour, qui pour la première fois me faisait me sentir vivant, j’ai essayé d’en finir. Je venais de vivre ce qui avait été le plus intense dans ma vie, tout pouvait donc bien s’arrêter là. Je tenais responsable cette relation tumultueuse de ma tentative de suicide, mais la raison était en réalité bien plus profonde; Cette rupture n’avait été que le déclencheur de l’accumulation de tous mes maux arrivés à débordement. Pendant ma semaine d’hospitalisation, la directrice de l’hôpital et un psychologue sont venus me voir dans ma chambre, ils n’ont vu là qu’un pauvre garçon en plein chagrin d’amour et m’ont menacé à leur tour d’un internement si je recommençais d’attenter à mes jours.
Les dernières semaines dans ma cellule familiale ont été particulièrement conflictuelles, un harcèlement permanent, mais quelque chose s’est éveillé en moi les derniers jours avant que je ne brise mes chaînes (qui n’étaient que psychologiques); Je ne ressentais plus rien pour mes parents adoptifs, j’avais la sensation d’être en face de deux inconnus qui fustigeaient dans le vide. J’étais plongé dans une bulle dans laquelle plus rien ne pouvait m’atteindre. J’étais comme anesthésié. Un jour où j’étais de sortie, je reçois un appel de ma sœur, me disant que ma mère adoptive avait une fois de plus profité de mon absence pour fouiller dans mes affaires. C’était son habitude, dès que je sortais, en bonne mère intrusive comme elle était, elle se permettait de fouiner dans mon intimité. Je vivais cela comme un viol. Cette femme, me considérait encore comme un être immature. Ce jour là a été le déclencheur, j’ai décidé de ne plus rentrer. Jeune majeur, je pouvais enfin déployer mes ailes. Elle a tout de même essayé de me culpabiliser par textos pour que je rentre, en me disant que j’abandonnais ma sœur, qu’il fallait qu’on parle sans colère et sans haine, puis en dernier recours, me menaçant que si je ne rentrais pas à tant, la porte serait fermée pour toujours. Je lui ai répondu que je n’avais plus rien dire à des gens comme eux. Ça a été mon point final dans cette histoire. Pour la première fois de ma vie, je me suis senti libre. Une sensation nouvelle que je découvrais. Je venais de quitter ma prison dorée.
Ça fait maintenant plus d’une dizaine d’années que mes parents adoptifs ne font plus partie de ma vie. Je ne les ai jamais revus, à l’exception d’une fois, environ deux ans après mon départ, je les ai aperçu sur un marché de Noël, à l’autre bout de la France ; Je me suis caché pour ne pas qu’ils me voient. Je ne ressens plus de colère, ni de rancœurs envers eux, et ils ne manquent pas. Plus le temps passe et plus cette histoire me semble lointaine, parfois presque irréelle, j’arrive tout de même à me remémorer les moments joyeux, car oui, il y en a eu aussi, mais je reste navré de tout ce gâchis, qui peut-être, aurait pu être une belle histoire.

Malgré ça, résonnent encore en moi les échos des phrases assassines.


Quant à ma sœur, qui a vécu dans cette même ambiance, elle ne partage qu’assez peu mes ressentis. Elle se montre d’un devoir loyal envers ceux qui pourtant ont été si souvent nos bourreaux. Après plusieurs années d’émancipation, elle est même retournée vivre auprès d’eux. Elle se montre reconnaissante et redevable, estimant même que nous avons eu de la chance. La chance d’avoir échappé à un destin tragique, grâce à une adoption qui nous a apporté la garantie d’une meilleure vie que celle que nous aurions pu avoir en restant dans notre pays d’origine. Une pensée d’ailleurs populaire et dominante véhiculée notamment à travers les médias, reportages télé et autres documentaires, et qu’on nous a systématiquement rappelé. Il y a un mythe autour de l’adoption. L’adoption est encore trop perçue comme une démarche humanitaire qui ne fait que la valoriser. Et attention à ne pas venir contredire cette pensée collective, même en étant le principal intéressé, au risque de passer pour un ingrat et d’être renvoyé à sa souffrance qui serait propre à celle des adoptés en colère et donc relativisée. Nombre de fois ou l’on m’a fait comprendre que je manquais de rationalité, que les conflits familiaux étaient propres à chaque famille, biologique ou pas, que mon histoire, aussi triste soit-elle, aurait pu autant se produire dans une famille de sang. Et par dessus, cette idée stéréotypée, que des gens qui adoptent, ne peuvent pas être complètement mauvais. Tout cela ne fait que renforcer un sentiment de culpabilité.


Aujourd’hui je souffre en silence. Je souffre de cette absence de parents de sang, de ce qui m’a été enlevé, arraché, de ce manque de réponses, de ces incohérences qui auraient fait mon abandon, de tous ces mensonges, d’avoir acquis la nationalité de ce pays d’accueil en perdant à tout jamais celle de ma terre de naissance, de ces organisations administratives qui bloquent ma quête identitaire, de mes demandes d’accès aux informations sur mes origines pour lesquelles je n’obtiens pas de retour.

J’en veux à tout ce système qui a décidé pour moi sans mon consentement.

A mes parents adoptifs qui ont fait le choix de l’adoption plénière, qui exclue l’existence de mes parents biologiques, en rompant tout contact et tout lien de filiation avec eux. Une décision irrévocable, qui juridiquement est approuvée puisqu’elle fait l’objet d’un jugement, qui est précédé de l’obtention d’un agrément, garantissant les exigences légales pour adopter dans l’intérêt de l’enfant. Ses conséquences ne m’auront été pourtant que préjudiciables. Vient s’ajouter à cela, cette double peine, celle de ne pas être considéré comme un « vrai Français », ni comme « un vrai Brésilien ». N’avoir aucune légitimité aux yeux des autres et à la moindre occasion, d’être renvoyé à ma couleur de peau. Je me demande aussi si porter un prénom français est une chance? De part mon type ethnique et mon lieu de naissance, le fait d’avoir un prénom français étonne et interroge souvent. On me soupçonne même parfois de mentir sur celui-ci et je suis contraint de prouver sa véracité. Ma sœur, elle, n’a pas cet obstacle, puisqu’elle porte un prénom portugais, donc en lien avec nos origines.
Être un individu adopté, n’est pas juste un détail de mon histoire, ça a bouleversé l’intégralité de ma vie, ça influence mes choix et décisions, jusqu’à s’immiscer dans mes rapports aux autres : attitudes, sentiments, ressentis, réactions; Beaucoup de choses de la vie quotidienne me renvoient à cet état, consciemment ou pas. C’est enfermant. Puis il n’est pas évident de se faire comprendre et de demander aux autres de faire cet effort. Ma blessure narcissique et mes troubles de l’attachement/abandon influent encore insidieusement dans ma vie actuelle et personnelle. J’essaye de faire un travail perpétuel sur moi-même. Ma famille adoptive a tant été pour moi une source d’angoisse et d’anxiété permanente, qu’elles en sont devenues des troubles, qu’aujourd’hui je m’efforce de temporiser.
J’ai mis longtemps avant de pouvoir mettre des mots sur mon vécu. Il m’a fallu recul et introspection pour comprendre que ce j’avais vécu n’était pas acceptable. Je partage aujourd’hui mon histoire en revenant sur certains mots/maux pour montrer l’envers du décor qu’il peut y avoir derrière l’adoption. La parole est si peu donnée aux adoptés qu’il est nécessaire aujourd’hui d’une prise de conscience sur ce que peux infliger l’adoption internationale, tant sur les conséquences du déracinement, que du lien parents enfant qui peut ne jamais se faire.


Je termine mon récit par cette citation que j’aime beaucoup de Marcel Pagnol :
« Telle est la vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d’inoubliables chagrins. Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants. » Le château de ma mère.

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#8 – Pour moi, être adopté transracial, c’est avant tout vivre le racisme d’une manière très particulière

Né à Ha Noi au Viêt Nam, j’ai été adopté (adoption plénière) à l’âge d’un mois (très certainement à cause d’une mauvaise santé quand j’étais bébé et de la pauvreté de mes parents biologiques) et j’ai grandi dans une toute petite commune dans la plus belle région de France. Je n’ai donc aucun souvenir du Viêt Nam. Je n’ai aucune trace de mes parents biologiques.

J’ai appris très tôt que j’étais adopté, à peu près dès que j’avais l’âge de comprendre. Tant mieux, et je remercie mes parents pour ça.

Pour moi, être adopté transracial, c’est avant tout vivre le racisme d’une manière très particulière. C’est la première chose que je mets en avant, parce que pour moi, le racisme, c’est sans doute la chose qui m’a le plus heurté et traumatisé. J’ai grandi dans un coin où il n’y avait très peu de personnes racisées et encore moins de personnes « d’origine asiatique » (même si je ne comprends pas vraiment l’intérêt d’utiliser ce mot pour un continent qui implique des cultures très différentes… mais c’est comme ça qu’on qualifie et mélange les personnes venant de l’Asie du Sud-Est/de l’Est). J’y ai subi des moqueries, du harcèlement (que je ne qualifiais pas comme ça à l’époque), des violences physiques (accompagnées de « sale adopté », mais je savais déjà à l’époque que c’était venant d’une personne raciste) etc… J’ai alors dû mettre en place des stratégies dont je ne suis pas vraiment fier aujourd’hui pour « ignorer » ou « laisser couler » toutes les remarques racistes qu’on m’envoyait surtout à l’école primaire puis dans les premières années du collège. Entre autres : se moquer de moi avec un racisme intériorisé certain avant qu’on le fasse, tourner en dérision les stéréotypes racistes, ne pas m’énerver quand on sort une imitation à la Michel Leeb (et qui plus est, renchérir en la reprenant pour montrer que non, le racisme ça ne me touche pas…). Ce n’était sûrement pas la meilleure des manières, mais compte tenu de l’incompétence des personnes autour de moi à comprendre les implications du racisme (avec une faculté à « ne pas voir les couleurs » et qualifier ça de « connerie » ou de « bêtise humaine » alors qu’il s’agit d’oppressions), c’était sans doute le plus simple à faire à ce moment-là. Bref, finalement à ce stade, c’est le quotidien de toute personne racisée qui grandit dans un milieu majoritairement blanc. J’ai eu de la chance que petit à petit au fil de l’adolescence, on me laisse davantage tranquille, pour diverses raisons (privilèges de classe ou d’être un homme cis, entre autres).

Être adopté transracial, ça a aussi son lot de particularités. J’en évoque ici quelques-unes parmi tant d’autres.

Première particularité : l’assimilation. Je me rends compte à quel point on a voulu m’assimiler en voulant me rendre plus blanc que blanc. En me faisant clairement comprendre que j’étais, clairement inférieur, par rapport aux autres par divers propos, que ce soit par des « tu es moche » (que je considère comme stupides mais qui sont surtout racistes) ou par le fait de dénigrer une culture (inconnue pour moi) à laquelle je devrais m’identifier (ce qui n’était pas le cas). Puis petit à petit, je me rends compte que j’ai vraiment voulu devenir plus blanc que blanc, pour qu’on arrête de m’insulter ou me dénigrer par rapport à mes origines, sachant que je ne connaissais absolument rien de celles-ci ou de la culture associée. S’assimiler, c’est sûrement la voie la plus facile (je le pensais à l’époque) pour d’une part « s’intégrer » (avec le recul : pourquoi aurais-je dû davantage m’intégrer que n’importe quelle autre personne ?) et surtout pour arrêter de subir le racisme (car évidemment, pour moi le racisme à l’époque c’était très certainement moral). Finalement, c’est comme si je pensais quand j’étais enfant que je « méritais » le racisme parce que je n’étais pas assez assimilé ou je ne fais pas assez d’efforts. L’assimilation, c’est-à-dire, effacer tout ce qui met relie à mes origines, c’était la solution de facilité. J’ai détesté être d’origine vietnamienne, tout ce qui me reliait à mes origines, je n’osais même pas regarder un livre ou un documentaire lié au Viêt Nam. Bref : ça a clairement mené à un fort racisme intériorisé (et au final : une détestation et une pauvre estime de soi car comment avoir confiance en soi quand on ne peut pas être « soi » ?).

Deuxième particularité en lien avec la première : une relation très particulière avec ma culture d’origine. Comme évoqué précédemment, je l’ai détestée et j’avais honte d’assumer mes origines (je vous rassure, aujourd’hui je fais du « vietforcing » sans problèmes). Pas surprenant quand finalement, je les connaissais pas du tout et ma seule façon de la « vivre » c’est au travers du racisme. J’étais quand même ému quand mes parents m’avaient acheté des livres sur le Viêt Nam, et que je les regardais discrètement, quand j’étais seul et curieux quand même de comment ça se passait. Adoption oblige, je n’ai jamais eu accès à travers ma culture d’origine, sauf à travers ces quelques bribes, parfois des clichés et puis les plats préparés qui mélangeaient des nems avec des samoussas ou accras de morues… dans des « plats asiatiques ». C’est assez paradoxal ce sentiment de rejet de sa culture d’origine et en même temps une volonté profonde de vouloir la retrouver. C’est comme un manque, qu’on souhaite bien enterrer profondément en soi et rejeter, par peur sans doute, qu’il cause davantage de problème. Je me suis souvent senti déraciné mais « le cul entre deux chaises » : pas à ma place dans un monde majoritairement blanc qui dévalorise toutes les personnes racisées, et absolument pas légitime comme personne vietnamienne à cause de l’absence de transmission de la culture.

Troisième particularité, quand on parle de manque et de peur, c’est la peur de l’abandon/d’être rejeté/d’être seul. C’est sans doute une particularité commune à bon nombre de personnes adoptées (transraciales et non). Sûrement que le rejet des autres enfants à cause du racisme combiné aux traumatismes liés à l’abandon (même sans souvenirs, il y en a sûrement), créé cette peur de solitude et d’être (encore) abandonné dans un monde qui nous paraît hostile, auquel on n’appartient pas. Ça a sans doute joué dans une nature parfois « très réservée » alors que j’aimais (et j’aime toujours) beaucoup le contact humain et parler aux gens… mais sans montrer une partie de moi-même qui a peur et qui se rejette.

Quatrième particularité : l’infantilisation. J’ai souvent l’impression qu’on me considérait souvent comme un enfant, incapable de prendre des décisions, incapable de s’exprimer. Les parents ont souvent eu ce biais, qui j’imagine, existe pour tout parent, mais j’ai eu l’impression que ça prenait une dimension plus importante. Ça concerne aussi toute personne à qui je disais que j’étais adopté : « ah mais ça va ? », « je suis désolé pour toi », « ça a dû être trop dur ». J’ai souvent eu l’impression qu’on me pense triste voire dans une très mauvaise situation mentale juste parce que je suis adopté, sans vraiment s’intéresser à mon propre vécu, comme si c’était systématique. Quand on me parle, j’ai l’impression d’être considéré comme un enfant aux yeux de l’interlocuteur, et j’ai le sentiment qu’on ne me laisse pas forcément la possibilité de m’exprimer.

Aujourd’hui, je m’assume complètement en tant que personne d’origine vietnamienne (je suis retourné au Viêt Nam et c’était génial !) et je fais des démarches pour en apprendre plus sur ma culture d’origine voire pour avoir la double nationalité. Je ne veux plus être plus blanc que blanc. J’ai envie d’exprimer mes peurs, mes doutes et mes traumas. Je ne souhaite plus qu’on m’infantilise. Peut-être qu’un jour je ferai la démarche de rechercher mes origines et ma famille biologique.

Ce témoignage reflète juste un vécu parmi tant d’autres. Pourtant, en parlant à d’autres personnes adoptées (et je regrette tellement ne pas en avoir l’occasion quand j’étais enfant ou adolescent, même s’il est probable que je les aurais fuies), j’ai l’impression qu’on a parfois des vécus similaires. J’ai la chance d’avoir eu des parents qui m’ont aimé (et c’est réciproque) et une bonne relation avec eux. C’est loin d’être le cas pour toutes les personnes adoptées : ça se passe parfois très mal. Mais pour autant, j’ai quand même des expériences traumatisantes, principalement liées au racisme, et en partie à l’adoption.

Comment politiser la question de l’adoption pour que les institutions, les parents adoptifs (et les futurs) puissent garantir les droits et le bien-être des personnes adoptées ? Il faut tout d’abord savoir écouter (et mettre son égo de côté, pour les parents adoptifs) et relayer la parole des personnes concernées. Il faut soutenir les démarches des personnes adoptées (notamment concernant la recherche des origines mais aussi les changements de prénoms/noms). Il faut pouvoir parler de santé mentale des personnes adoptées (et d’accompagnement adéquat, sans infantilisation ou déni). Il faut se décentrer de la parole des parents adoptants qui sont massivement relayées. Il faut aussi interroger les dynamiques raciales et sociales de l’adoption transraciale, qui a souvent lieu dans des pays qui ont été colonisés par des pays occidentaux. Il est indispensable que les parents et proches de personnes adoptées s’éduquent sur le racisme systémique (et non moral) pour mieux comprendre les vécus des personnes adoptées et racisées.

Un grand merci en tout cas à toutes les personnes qui contribuent à donner la parole aux personnes adoptées et qui permettent de politiser cette question, qui nous prend parfois aux entrailles mais qu’on ne peut mettre de côté, puisqu’il s’agit de celle de nos vécus. Et pensée à toutes les personnes adoptées.